ADIEU A L'ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE ?

Réflexions sur l'avis provisoire du CNP sur le programme de philosophie

Le point de vue de Pierre Chopelin, membre de l'Association Pour la Philosophie (APP)

Cet avis, tel qu'il vient d'être diffusé sur l'internet, a un immense mérite : celui d'afficher avec une parfaite clarté l'orientation qu'on voudrait donner à d'hypothétiques Instituts de Recherche sur l'Enseignement de la Philosophie (IREPh). Si l'objectif du Conseil National des Programmes (CNP) est bien celui qui est annoncé, la confrontation sur l'idée même que l'on se fait, ici et là, d'un tel enseignement peut être instaurée, sans qu'il puisse être désormais commode de se plaindre d'être jugé sur une caricature malveillante, d'accuser l'adversaire de trafiquer les textes ou d'instruire contre lui un procès en déformation systématique sinon en diffamation.

Il s'agit de réduire l'enseignement philosophique en Classes Terminales en un ensemble de "savoirs à acquérir", dans "l'esprit des autres programmes scolaires". Et de quoi se constitue un tel savoir ? De ce qu'on appelle une "culture commune", la seule, nous dit-on, qui convient à "l'enseignement de masse d'aujourd'hui".

En regard de cette nouvelle exigence, le dernier programme "Fichant" proposé présenterait le risque majeur de permettre aux enseignants de "privilégier leurs exigences personnelles" : c'est le côté vicieux de tout programme de notions alors qu'on aurait tout intérêt à s'orienter vers un programme de savoirs objectifs, incontestables et indiscutables, quíon devrait fatalement retrouver dans níimporte quel cours de philosophie, en-deçà (ou au-delà ??) des "exigences personnelles" du professeur, selon des critères de "vérité" qui sont censés présider à l'enseignement des autres disciplines scolaires.

Comment transformer l'actuel programme pour qu'il satisfasse à ces exigences ? En cessant de proposer les notions comme des points d'appui pour construire, avec les élèves, une réflexion critique et ordonnée sur les différents champs de l'expérience humaine (et donc, d'abord, sur leur propre expérience, passée, présente et en préparation de leur expérience à venir), et en leur inculquant, à la place, des "connaissances enfin positives précisément sur la mise en évidence de la "relation des doctrines avec les sociétés dans lesquelles elles surgissent".

De quoi s'agit-il donc ? Nous pensions que faire travailler un auteur, à travers l'histoire de la philosophie, pouvait avoir un sens, pour des élèves qui ne continueront pas dans l'étude de la philosophie, si ces mêmes élèves étaient invités, par les exigences d'une lecture philosophique, interrogative de ces oeuvres, à trouver là de quoi orienter leur réflexion et former leur jugement y compris sur la plus brûlante actualité, pour mieux s'orienter eux-mêmes dans le maquis contemporain des opinions. Or il semble que pour le CNP une telle exigence qu'éprouve le professeur relève de ces "exigences personnelles" dont il doit se libérer, au profit de l'acquisition d'un "savoir commun" : celui de la relation du texte ou de l'oeuvre avec son contexte social..

Une telle lecture historique, sociologique, serait-elle l'apanage du professeur de philosophie ? Quel professeur díHistoire, quel professeur de Lettres, quel professeur de Langues, quel professeur de Sciences n'invite pas ses élèves, devant le surgissement d'une idée politique, d'une oeuvre, d'une école esthétique, d'une innovation linguistique, d'un concept scientifique, à les relier "avec les sociétés dans lesquelles elles surgissent" ?

Mais qu'est-ce donc qui incite le CNP à accorder un tel privilège à cette étude "historique" ? C'est qu'elle présenterait un socle de connaissances faciles à transmettre avec "objectivité", comme toute connaissance prétendue scientifique, et encore plus faciles à juger non moins objectivement, à évaluer et à noter, alors que, comme on sait, les élèves sont victimes , en philosophie, d'une "évaluation à leurs yeux aléatoire de leur travail". On pourrait déjà craindre qu'un naïf présupposé "positiviste" préside à la valorisation de cette science si sûre que serait cette mise en relation d'un texte ou d'une oeuvre avec son contexte social. Une telle mise en relation échapperait-elle par miracle à tout risque pour le professeur de privilégier ses préférences et ses "exigences personnelles" ? Une telle naïveté étonnerait bien des historiens et tout professeur de philosophie, traitant avec ses élèves de la notion d'histoire, a l'occasion de les mettre en garde contre une telle illusion. Tout professeur, et de manière "privilégiée" tout professeur de philosophie, se reconnaît précisément à son souci permanent de faire prendre à ses élèves un minimum de distance critique à l'égard de toute "explication" qui prétendrait donner le sens ultime díune oeuvre à partir de ses seules conditions sociales et historiques. Pour le moins on ne saurait privilégier cette manière d'enseigner la philosophie comme a priori à l'abri de toute option personnelle en n'exerçant son esprit critique qu'à l'égard de l'"option très forte" d'une "présentation atemporelle des notions philosophiques" telle qu'elle est dénoncée dans l'avis du CNP.

Mais on voit bien sur quoi doit déboucher cette "réforme" : mettre en place un canevas minimum, une sorte de smic culturel de "connaissances" tournant autour de la philosophie, pour qu'à l'examen le candidat ne puisse jamais être surpris (!) par les sujets proposés, encore moins sans doute par la note attribuée, puisque le correcteur pourra tranquillement vérifier la concordance ou non des réponses aux questions, selon un canevas préalablement établi... La philosophie, avec ses exigences inouïes d'aider à développer chez le futur citoyen un minimum de réflexion méthodique et d'esprit critique, de l'accompagner dans la formation de son jugement, est condamnée à disparaître : elle n'a plus rien à faire dans un "enseignement de masse" dont l'objectif est d'obtenir, pour flatter les parents d'élèves comme pour servir de gage au succès des gouvernants, la réussite au Baccalauréat de 100% d'une classe d'âge.

Il faut être clair : si c'est bien cette transformation de l'enseignement de la philosophie que l'on veut opérer, il faut d'abord qu'on nous prouve que c'est bien la "Nation" qui en décide ainsi, et non une minorité de supposés experts ou une simple majorité politique de circonstance. Et qu'alors on arrête cette hypocrisie de continuer à nommer « philosophique » un enseignement dans lequel l'immense majorité des philosophes de ce pays, au moins à deux reprises, a déclaré ne pas se reconnaître. Si l'on juge que cet abandon est l'un de ceux que doit consentir la France pour pouvoir se fondre dans l'Europe de demain, qu'on le dise aussi : au moins saurons-nous à quoi nous engage, entre autres, le choix de cette Europe. On peut préférer l'histoire des idées telle qu'elle est enseignée en Italie (au moment d'ailleurs où bien des Collègues italiens lorgnent vers la France avec envie...).

On sait que l'histoire de l'enseignement de la philosophie en France a, dès l'origine, quelque chose à voir avec l'idée qu'on s'y fait de la République. L'Europe peut prendre une autre voie, après tout plus conforme à l'idée que certains se font d'un "club chrétien". Mais toutes ces options doivent être clairement étalées.

Et que penser du bel idéal si souvent proclamé d'une "démocratisation de l'enseignement", de "chances égales pour tous" ? Le mépris pour la "masse" conduit à une "médiocratisation" de la culture. Qu'on nous dise une fois pour toutes que nos garçons et nos filles sont désormais incapables d'apprendre à "penser", si peu que ce soit... Une telle liquidation est une injure faite à tous nos collègues dont j'ai pu, par fonction, admirer le courage et la force de conviction ! Le CNP n'a pas le monopole d'une connaissance lucide des difficultés que "connaît l'enseignement de la philosophie au lycée depuis près de dix ans". Je connais même un professeur de philosophie qui souffrait déjà, en 1961, de ses 4 Classes de Math. Elem. de 49, 48, 48, et 46 élèvesÖJe sais la charge de travail actuelle de bien des Collègues. On ne peut pas prétendre à la fois réussir une véritable démocratisation de l'enseignement et ne pas s'en donner les moyens. Si la Nation se refuse ces moyens, cessons de la tromper sur la marchandise. Et quelle fumisterie grotesque que de réunir des Recteurs pour envisager comment étendre l'enseignement de la philosophie aux Lycées Professionnels, si dans le même temps on se prépare à retirer de cet enseignement ce qui, au jugement de ceux qui le pratiquent, ne mérite même plus cette appellation ! Cessons de jeter de la poudre aux yeux des élèves et des parents (ils ne nous pardonneraient pas de les avoir trompés) et ayons le courage de leur dire que ce qu'on leur prépare n'a plus grand chose à voir avec ce qu'on a fait jusque-là sous une telle appellation.

Pierre CHOPELIN, le 20 janvier 2003